51 — Mon enfance est un coffre à jouets.

Un nounours que j’appelais Booba comme le dessin animé et un masque africain qu’un ami de mon père m’a offert lors d’un déplacement au Gabon. Mon enfance est peu de choses heureuses, mais elle est au moins cela. Mon père travaillait sur les plateformes off-shore qui exploitaient le sol africain. En contrepartie, ces dernières offraient du travail aux autochtones. Pour vérifier si c’est équitable il faudrait convertir les résultats de Total en franc CFA. Ce masque africain me protégerait du mal, disait le dangereux sorcier vaudou bienveillant. Quiconque s’en prendrait au masque ou à son propriétaire subira les foudres des esprits. Il me protégeait surtout du bon goût. Je ne savais pas si le sorcier disait vrai, mais je vénérais littéralement ce masque malgré tout. Un jour, une « copine » de mon père s’en est débarrassée. Sûrement qu’elle le trouvait moche, on ne peut pas la blâmer pour ça. Mais elle a, tout de même, retrouvé toutes ses fringues découpées aux ciseaux. Le vaudou avait donc raison. Le Gabon. J’étais très jeune. Le seul souvenir que j’ai en mémoire est mon voisin revêtant le costume de Zorro. Et en plus son épée faisait le même bruit que celle de don Diego de la Vega quand il revêtait sa cape et son masque et qu’il signait d’un « Z » qui veut dire Zorro. J’étais jaloux.

Vous savez que vous êtes guéri quand les cris ne vous font plus sursauter.

Enfant, on rêve énormément, on fantasme. Le bois qui craque dans la vieille maison de ma grand-mère était un esprit caché derrière la trappe mystérieuse du plafond. Les écureuils en forêt essayaient de me dire que le père Noël n’existe pas, elles sont folles ces bestioles. La découverte d’un sac à main à moitié vidé dans cette même forêt se transformait en chasse au trésor. On n’était loin d’imaginer ce qui avait bien pu advenir de la propriétaire. Parfois, j’étais un super héros. Sur terre je rêvais. En courant à travers les feuilles rousses, je m’inventais des histoires. Mais ces rêves s’évanouissaient dans la nature quand je remettais le pied sur l’asphalte ferme. Le parking de la forêt fut le lieu de mon premier contact avec l’infidélité. Mais je ne l’ai pas compris tout de suite. Des flics qui frappent au carreau d’une voiture. Un pantalon qui se lève sur un sexe dressé et dur. Une voix d’homme qui répète « n’appelez pas ma femme, s’il vous plaît, n’appelez pas ma femme ». Une jupe qui redescend. « N’appelez pas ma femme ». Le pantalon se glisse dans une autre voiture. Je ne comprenais pas pourquoi il ne fallait pas appeler sa femme alors qu’elle était avec lui. J’ai compris plus tard : la jupe n’était pas sa femme. Aujourd’hui, tous les parkings sont des parquets sur lesquels des ballets de voitures se produisent. Danse extraconjugale.

Bien des années plus tard, la majorité des copropriétaires de mon immeuble, dont je jouais le rôle de syndic bénévole (même si ce mot me fait froid dans le dos), vota le ravalement complet de la façade. Je dus rencontrer plusieurs entrepreneurs afin de faire chiffrer les travaux. En menant à bien cette mission, je rencontre un homme, patron d’une entreprise de maçonnerie d’environ soixante ans, dont le nom m’évoque vaguement un souvenir qui reste flou jusqu’à ce qu’il me dise : « Frelon, rien à voir avec les Frelon qui habitaient Criquetot ? ». Je savais qu’en répondant « s », j’allais regretter la suite. Mais la curiosité était plus forte. «Ah mais c’était vos grands-parents alors. Vous savez que mon père était très amoureux de votre grand-mère ? » Voilà, je regrette. « Enfin quand je dis amoureux… » Voilà, je vomis. L’infidélité n’est pas un problème lié à notre génération finalement, simplement on se faisait moins choper quand on n’avait pas de portable ou de Facebook piratable. À bien y repenser, il est possible que mon misogynisme latent prenne racine chez ma grand-mère (l’autre grand-mère). Quand j’allais la voir, elle me reprochait de manière pesante de ne pas venir, je n’ai jamais compris comment elle espérait me motiver comme ça. Très vite, j’ai compris que le reproche était un mode de communication chez la femme, tout comme le mensonge chez les hommes. Cela lui permet de partager ses peurs et envies.

Dans le coffre à jouets, il y a aussi le clip de Mylène Farmer, celui où elle se fait fouetter sous une tente, et même qu’on lui voyait les seins. À cet âge je ne savais pas ce qu’était une fille, je n’avais pas encore passé les vacances d’été chez ma cousine. Dans ce coffre se trouve la confiture à la rhubarbe de ma mère. Il y a un nounours avec un seul œil. Il y a peu de câlins et beaucoup de coups, mais beaucoup d’imagination, car pas de jeux vidéo. On n’entend pas Hendrix, Springsteen, Woodstock ou les Beatles dans ce coffre, mais Ace of Base, Dance Machine et Gala, qu’est-ce que j’y peux ?

Je jette un coup d’œil régulièrement à ce coffre, j’ai peur de l’oubli. J’ai peur d’oublier ce qui a fait ce je suis aujourd’hui, j’ai peur de changer. Il n’existe rien de plus narcissique. Pourtant, on change en vieillissant, en mal bien sûr, plus on s’éloigne de l’enfance plus on se corrompt. Je pense que cette peur est née le soir où mon grand-père avant de partir a demandé, en plein diner, pourquoi nous n’avions pas mis de sapin cette année. C’était l’anniversaire de ma mère, sa fille. Nous étions en plein mois de juin. Heureusement que l’alcool l’a tué avant qu’Alzheimer s’en charge.

Aujourd’hui, mon enfance est un coffre à jouet vide. Je l’ai vidé sur ces pages, je n’ai plus besoin de chercher dans le passé, les quelques bribes de bonheur pour soulager le présent. Ma seule préoccupation est de remplir celui de mon fils de rires, de danses, de rires, de chants, de rires, de courses 1…2…3… partez, de rires, de grimaces, de rires, de bruits et surtout… de rires. Ça donne quoi un rire d’enfant en anglais ?

Mon foyer était devenu une rue

Mon foyer était devenu une rue. J’y croisais des étrangers : mon mari et mes enfants. Les Petits Princes, les goûters, les voitures qui parlent et les « je suis trop crevé, pas ce soir » rythmaient mes journées. J’ai arrêté de bosser pour m’occuper de mes gosses, cette décision je l’ai prise avant d’avoir le premier. A une époque où l’on croit que c’est génial d’avoir un enfant surtout quand on met deux ans pour l’avoir. Attention il ne faut pas se méprendre, je les aime et là est bien le problème. C’est dur d’avouer qu’ils ont gâchés ma vie, ou plutôt j’ai gâché ma vie avec des enfants faits trop tôt avec la mauvaise personne. Je n’ai plus de boulot et plus de vie sexuelle. Un soir, j’ai eu une grosse dispute avec Max, je lui ai même dit « je te quitte ». Aucun de nous deux n’était convaincu. Mais motivée pour une fois, j’ai appelé Kelly pour aller boire un verre et me plaindre, comme d’habitude. Mais ce soir je dirai « cette fois c’est sûr, je le quitte »… comme d’habitude. Kelly est ma copine salope, on a toutes une copine salope. Bien-sûr, en soirée devant elle, on dit qu’elle n’a pas d’attache, qu’elle est une femme du 20ème siècle, qu’elle vit, qu’elle croque la vie à pleine dent. Mais dans son dos, on la traite de salope. Pourtant chacune d’entre nous, quand on se retrouve seule le soir sous notre mari qui sent le savon alors qu’il rentre du boulot, ou pire, la sueur de sa nouvelle stagiaire tout juste pubère, on envie cette salope. Ça faisait un siècle que j’étais avec Max et je me doutais bien qu’il avait eu quelques aventures, j’ai même surpris quelques textos parfois. Quelle personne sensée ne me tromperait pas ? J’ai subi deux grossesses. J’ai bien un abonnement à la salle de sport mais je n’ai pas le temps d’y aller. Je ne suis même plus certaine de savoir mettre du mascara. Je ne peux pas lui en vouloir. Mais quand j’ai appris qu’il sortait dîner avec une de ses maîtresses et des amis à nous, je n’ai pas supporté. Là, ma fierté a été touchée. Etre cocu, c’est dur mais quand tout le monde le sais c’est la honte. J’aurais préféré qu’il me frappe. On aide une femme battue. On la plaint. Une femme malheureuse, on la laisse dans sa merde, on la laisse dans son couple. Quitter un mari qui ne vous touche pas est passible de peine « encore une salope », quitter un mari qui vous touche trop fort vous êtes une héroïne.

Je voulais me venger cette fois-ci. Je n’ai pas dragué depuis le lycée alors je ne savais plus faire. Ma salope m’a aidé, ce fut plus simple que ce que je ne pensais. Un mec – pas trop mal en plus – est venu nous aborder pour nous payer un verre. A chaque regard que je croisais, j’imaginais mon Max, avec ses potes dans ces bars, draguer ces putes. Je pensais que ça ne se faisait plus avec Meetic et tous les autres sites pour pétasses en chaleurs et maris infidèles. Comment en vouloir à Max au final ? Je n’avais plus la tête à ça, ni le cul. « Pas ce soir chéri », mais aucun soir n’allait. Ensuite c’est un cercle vicieux, moins on fait l’amour moins on en a envie. J’ai presque cru qu’il se passait quelque chose quand je me suis mise à lire cinquante nuances de grey’s anatomie mais Max n’est pas Grey, personne n’est Grey. Il n’existe que dans nos fantasmes, voilà pourquoi ça marche. Ces lectures vont peut-être me servir ce soir avec ce bel inconnu.

Facile de coucher avec un mec, il suffit de ne pas dire non, ou de ne rien dire, il fera le reste. C’était étrange, je ne le connaissais pas ce type. C’était la première fois que je couchais avec un autre homme que Max je m’attendais à tellement de choses mais … je n’ai pas le souvenir d’avoir senti quoi que ce soit. Je comprends ce que disait Kelly quand elle disait que certains mecs comptent et d’autres non. Celui-ci ne comptera pas. Le lendemain matin, je sentais sa main me toucher à intervalle régulier. Je ne suis pas dupe, ce n’étais pas un contact de tendresse, il vérifiait si j’étais toujours là. Je ne savais pas quoi faire. Je regarde des séries, je lis Cosmo, je savais bien que j’aurais dû partir mais je n’ai pas osé. Il s’est levé pour prendre sa douche, j’en ai profité pour rentrer chez moi.

Arrivé à la maison, j’ai embrassé mes enfants, posé mon sac à main et mes clefs. Je me suis assise sur le canapé au cuir moins froid que la veille, à côté de mon mari. Tous deux les yeux fixés sur la télé comme si on y cherchait quelque chose. Il posa sa main sur ma cuisse sans plus de chaleur qu’hier. Finalement je préfère cette vie-là.

Tour de Babel #1

Mon fils a grandi. Il ne gazouille plus, il crie, il ne pleure plus, il dit des gros mots, il ne dort plus, il ne dort plus. Comme tous les parents, je suis équipé du décodeur permettant de traduire le dialecte utilisé par mon petit ingrat. Vous noterez, par conséquent, que tous les dialogues avec mon fils seront retranscrits comme je les entends. Ainsi, « nalette » devient je veux aller aux toilettes, « gnafaim » veut dire j’ai faim papa s’il te plait aurais tu l’amabilité de me sustenter et « Aaaaaaaaahhh » : papa je t’aime plus que maman.

– Ecoute papa, ok tu ne veux pas me traumatiser, me choquer, me perturber, mais moins tu baises plus tu me tapes. Alors rappelle Camille, j’ai vu sa tête sur Facebook elle a l’air jolie, elle ressemble à maman.

– C’est différent avec elle. Elle est plus intelligente.

– Que toi ?

– Non ! Que les autres filles.

– Et c’est pour ça qu’elle, elle ne veut pas de toi ?

– Non !! J’ai peur. Tu ne peux pas encore comprendre car l’amygdale ne doit pas encore être développée chez toi. C’est une glande située dans le lobe temporal qui emmagasine toutes les expériences marquantes pour que tu ne refasses pas les mêmes erreurs. C’est la mémoire des traumatismes. Tu n’as pas encore peur quoi !

– Tu as peur des filles ??

– Mais non tu ne comprends rien

– Au contraire je comprends tout maintenant ! Maman te dis comment m’habiller, Camille te fait peur on ne sait pourquoi, tu as peur des filles !

– Mais non tu comprends rien, t’es trop petit.

– La honte !

– Vas te coucher !

– Eh merde !

Petit-à-petit

Mon bureau est le deuxième plus grand de la boite. La hiérarchie doit se voir. Elle doit être ostensible. Mon directeur, M. Duchaine, a le plus grand lui. Il possède la plus grosse voiture et la plus grosse bedaine. La surface restante de la boite étant divisée en placards égaux dans lesquelles s’entassent plusieurs petites mains que nous appelons ainsi car elles appartiennent majoritairement à des femmes. Les femmes ont des petites mains. Leur métier : Bureau. Mission principale : faire des papiers. Et certains combattent les inégalités à coup de « e » à la fin de président.

Les chiffres annoncés en 2014 n’ont pas plu aux actionnaires. Quand on annonce 5% il faut faire 5%. Ils ne connaissent pas Duchaine mais 4% ce n’est pas 5%, donc Duchaine doit déménager ses affaires dans l’un des placards vacants en attendant qu’on lui fasse une place à côté des balais. C’est comme ça que ça se passe dans les grandes entreprises françaises. On déplace les gens, en diagonal, en vertical ou en horizontal, parfois en « L » en espérant qu’ils partent. Sur les tableaux de bords ce sera indiqué « a démissionné » et non « licenciement », ainsi les voyants restent au vert. Comme Duchaine qui déménage donc les dossiers encombrant son futur-ex bureau de directeur trop grand pour ses compétences. Une étude récente a démontré que si notre bureau est rempli de feuilles, classeurs, et autres pochettes c’est dans le seul but de nous rassurer. Si l’on s’en tient au nombre de dossiers que Duchaine transporte, il devait avoir un grand besoin de reconnaissance. Ou un gros salaire à justifier. Je ne l’ai jamais vraiment apprécié, nous avions des désaccords professionnels chaque jour. Mais le voir ce matin en costard Ralph Lauren emménager dans le bureau qu’on appelle tous « bureau de passage » est une vraie humiliation. Quand maladroitement il ramasse des tas de feuilles qu’il a fait tomber au sol (il n’a pas l’habitude d’utiliser ses doigts) il touche le fond aux sens propre comme au figuré. Un homme que les autres appellent « Monsieur » plié sur son bide comme les jeunes femmes de cinquante ans sur un ballon au pilâtes en train de ramasser des feuilles qui ne lui serviraient plus est la vision la plus pathétique à laquelle j’ai pu assister depuis que les hommes ne se mettent plus à genoux devant les femmes. Les visages présents animés d’une moue vengeresse s’amusent de voir que des petites mains seraient plus utiles pour ce type d’exercice. Toutes les ruptures sont difficiles à vivre. « Viens récupérer tes affaires, j’ai trouvé quelqu’un d’autre ».

Le nouveau directeur arrive avec sa cape Hugo Boss et son vaisseau Audi, pour nous sauver de la crise. Personne n’y croit. Moi j’y crois, si l’IPhone VI (descendant d’IPhone V et de Nokia II) se vend c’est qu’il reste encore un peu d’argent à jeter par les fenêtres de nos appartements chauffés, câblés et connectés à l’eau courante et au tout-à-l’égout. Il vient de Bretagne, c’est ce qu’il nous dit durant sa présentation onanisque. On apprend que c’est lui qui a bétonné la moitié de la pointe Ouest de la gaulle. Pour faire simple, l’objet social de ma boite consiste à bétonner, goudronner, électrifier et gazer notre Terre mère reniées depuis que des fruits arrivent dans nos estomacs sans n’avoir jamais connu de terre. Mission facile en Bretagne, puisque les bigoudens foulent le même sol terreux qu’Arthur et Merlin. Tout est à faire. Dans notre ville reconstruite entièrement après la guerre avec du béton armé (lui), on pulvérise de l’acide sur le moindre signe de vie végétal qui perce l’asphalte. Le vert n’a plus sa place ici. Ah oui, afin que vous ne fassiez plus jamais l’erreur, les trottoirs sont fait d’asphalte et les routes de bitumes tous deux issus du goudron hautement cancérigène quand il est chauffé à plus de 100°, mais le monde n’est pas encore prêt pour un autre Amiantegate. Ces petites mains-là ont certainement des petits poumons aussi. Comble de l’hypocrisie, on appelle les cancéreux en devenir des compagnons. Mais aucun de nous souhaiterait les avoir en compagnons, ils foutent de la terre partout. Captain Bretagna a terminé son show, tous les petits pieds retournent à leur placard, rassurés, ils n’auront pas à changer de boite et se réhabituer à un nouveau logiciel, détester des nouveaux collègues et recharger leur fond d’écran sur un nouvel ordinateur. Moi, je me connecte sur Cadremploi. Selon Camille, je suis instable. Je ne suis pas dupe, je vais continuer à empiler les chiffres comme on enfile des perles ou des mouches toute ma vie … mais ailleurs. Continuer à signer cordialement sans l’être mais sur un autre papier à en-tête. Continuer écrire ce que vous lisez au lieu de bosser mais sans Camille dans le bureau d’à côté. L’histoire se répète. J’ouvre une page Word, premiers mots :

Isaac Frelon

32 ans, célibataire, un enfant, Permis B.

La chute des corps

Certains corps, au fil du temps deviennent proches et prennent une consistance plus ésotérique. On se surprend à apprécier leur présence, à avoir envie de les toucher même parfois. Mais arrive un moment où ils redeviennent des corps. Toute cette matière se meut dans cette chambre d’hôpital. Les corps donnent l’impression de danser mais chacun selon leur musique. Rien n’est cohérent. Certains pleurent, d’autres sont en colère. Et il y’a le mien, qui ne ressent plus rien. Mon corps se pose trop de questions qu’il ne peut gérer, ma tête reste donc dans mes mains.

Un corps s’adresse au mien en lui disant que tout va bien se passer. Mon corps acquiesce. Mon fils vient d’échapper à la mort, ouf. Nous sommes heureux.

Cinq. J’ai compté. Mon fils survit grâce à cinq tuyaux et nous sommes heureux. La vie ne tient qu’à un fil ? Celle de mon fils à cinq tuyaux. Nous sommes heureux aussi parce que le petit blessé peut chier. Pas pisser, juste chier. L’urine passe encore par un tuyau. Elle termine sa course dans une sacoche qui est vidée toutes les heures, son contenu étant consigné dans un pot gradué, pour vérifier si tout ce qui sort de la perf’ sort du corps. On en est là. Un jour peut-être il pourra vivre en plus de chier. Avec ses fils à chaque extrémité et jusqu’en son antre il ressemble à une marionnette. Je n’ai pas l’habitude de cette vision car je ne crois pas en dieu.

Une fois le constat fait que nous sommes tous mortels même à deux ans, je vais devoir retourner dans la prison que j’occupe cinq jours par semaine durant huit heures pour mettre quelques chiffres dans quelques cases. Nous n’avons qu’une journée offerte par la boite pour un enfant malade, pour un mort c’est trois. Mon corps s’éloigne donc de mon fils. Sur le chemin qui me mènera à mes tableaux et papiers à en-tête, avant de quitter l’hôpital, je croiserai d’autres pleurs juvéniles. Les plus sincères. Ceux qui veulent dire « j’ai peur, j’ai mal aussi. Mais ça c’est rien. J’ai peur maman sert moi dans tes bras. » Certaines larmes diront « où est papa ? » Le regard des infirmières ne répondent pas « mort dans l’accident qui t’a amené ici » car ce n’est pas à elles d’annoncer cela. Ce n’est pas la première fois que je sors de cet hôpital sans mon fils mais les fois précédentes je n’y étais pas entré avec lui.

Enfant, j’ai appris, en regardant il était une fois notre terre, qu’un corps chute à la même vitesse quelle que soit sa masse. On y voyait Galilée monter en haut de la tour de Pise pour lâcher deux boules de même taille mais de poids différent, et elles touchaient le sol en même temps. Je ne sais pas si c’est une légende cette histoire de tour de Pise mais vingt ans plus tard je découvre qu’un corps surchargé en poulet frit et Chocopops peut tuer mon fils.

Le soir, dans mon lit, dès que je ferme un œil je vois mon fils hurler en silence sous la charge de ce corps, qui était devenu proche à force de côtoyer le mien, entrain de lui aplatir la rate, la vessie ayant déjà explosé. Alors je ferme l’autre œil et je m’épanouis. A un certain niveau de fatigue on ne s’endort plus, on s’évanoui. En lui mettant le casque à la patinoire je pensais faire mon job mais ce n’était pas suffisant. On n’est jamais un bon parent, jamais. Je note sur une feuille : « On n’est jamais un bon parent !» puis je la jette. Elle ne me sert à rien je m’en souviendrai. Je suis chez moi car les infirmières m’ont demandé de rentrer, un seul parent est admis. Comprendre : la maman reste, le vice-parent dégage.

Moins sa mère m’en veut plus je m’en veux et moins j’en veux à mon ami et du coup, plus il s’en veut. C’est la chaîne des remords. Mais au final j’en veux à personne, le fatalisme aide à avoir ce détachement. C’était un accident, le responsable de la victime, c’est moi.

Le corps de mon fils peut adopter la position verticale, quitter ses liens et sortir de l’hôpital après huit jours et sept nuits de soins. Sans ses tuyaux, sa vie ne tient de nouveau qu’à un fil. Je fuis cet hôpital avec mon bébé unplugged et sa mère mais ce n’est pas une si bonne nouvelle que ça, je vais devoir le quitter. Le laisser de nouveau à sa mère. Je ne vois pas comment Célia pourra me refaire confiance après cela. Je ne vois même pas comment je pourrais lui en vouloir. La lutte pour sa garde va repartir de plus belle et cette fois-ci je pars avec un réel handicap.

« Isaac, tu veux venir un peu à la maison avec nous ? »

Et deux corps se rapprochent.

Le prénom de mon père

Mon grand-père vivait avec ma grand-mère, à l’époque c’était comme ça. Deux représentants de l’espèce humaine se croisaient à la sortie de l’adolescence (qui, en ce temps-là, se terminait vers treize ans pour les garçons et onze pour les filles), se mariaient, faisaient des enfants et trépassaient. Avant son enterrement, mon grand-père mourrait en maison de retraite. Il était chambre 424, il entretenait une liaison platonico-belote avec chambre 215. Il était relativement pote avec chambre 389. Le souci c’est que chambre 215 était mariée avec chambre 389 mais elle ne s’en souvenait pas. Elle avait aussi oublié ses enfants. Ce qui les arrangeait car, eux avaient oubliés leur mère. Si vous vivez à Paris de septembre à juin ou en région PACA en août et que, par conséquent, vous en avez marre de la foule, allez en maison de retraite.

Tout ce dont je me souviens de mon grand-père est ses insultes en espagnol et ses oreilles d’où sortaient des touffes de poils gris et des lobes hors-normes. J’ai souhaité garder ce souvenir idyllique, voilà pourquoi je ne suis pas allé le voir durant la phase terminale de son cancer. La vérité est que je n’en avais pas le courage. Pourquoi me serais-je infligé ça ? Heureusement, son cancer était assez foudroyant, l’esquive fut de courte durée. Les retrouvailles se sont faites autour du caveau familial. Quelle connerie ! La famille se réunie deux fois par vie : aux naissances et aux enterrements, et on devrait passer l’éternité ensemble ?! Imaginez quand même que mon père n’est pas venu à l’enterrement de son père. C’est con, il aurait vu où il allait passer le reste de sa mort, quand son foie aura lâché. J’ai découvert des prénoms sur cette stèle. J’ai envie d’y foutre mon livret de famille. C’est une bonne chose au final que mon fils porte mon nom suivit de celui de sa mère liés à jamais par ce putain tiret. C’est une manière subtile de rompre la filiation. Faire un doigt de déshonneur aux aïeux.

La famille est la première institution dans laquelle vous êtes relégué à n’incarner qu’une parodie de vous-même, pour être identifiable. Plus tard l’entreprise vous proposera un autre personnage à jouer. Vous être le fils qui a réussi. Le tonton vieux garçon qui vit toujours chez ses parents. La fille qui s’est mise avec un noir et qu’on ne voit plus car on n’est pas raciste mais tout de même. La Tata sous antidépresseur qui officiellement ne supporte pas le chômage de son mari alors qu’en fait, c’est son mari qu’elle ne supporte plus. Le tonton violent et la tata alcoolique (souvent ensemble). Moi je suis le fils qui est aussi con que son père, qui est aussi con que son père et … je n’ai pas assez d’antériorité pour le vérifier mais j’imagine bien que mon grand-père tienne sa connerie de son père. Les Louis, les Henri, les Nicolas héritaient du trône, les Frelons de la connerie. Ce terme résume toute une palette de tares : L’égocentrisme, la violence, l’intolérance et cette fâcheuse tendance à ne pas savoir choisir ses femmes. Mais ce que retiendra principalement le Frelon femelle est cette fâcheuse tendance à se détacher de tous sentiments et à fuir la famille.

Ma grand-mère se défonçait au anxiolytique et autres drogues légales et pourrissait tous nos repas de familles et par la même occasion l’après-midi d’un enfant de huit ans alors que j’aurais pu terminer le niveau 4 de Zelda sur Nintendo. Aujourd’hui, je peux dire que ce n’est pas tous ce qu’elle a pourri. Elle a même réussi à quitter son mari, mon grand-père mais personne n’a pris ce coup de nerf anesthésié au sérieux, on ne se sépare pas à soixante-dix ans dans les années quatre-vingt-dix. Elle est revenue car elle n’en avait pas … de revenus. Eh oui on ne se sépare pas quand on a soixante-dix ans dans les années quatre-vingt-dix car on n’en a pas les moyens. Elle détestait toutes les femmes de ses enfants, y compris ma mère par conséquent, et avait ses chouchous parmi les petits enfants et pourrissait les vacances d’été aux autres. Pas besoin d’aller chercher bien loin si l’enfant de parents divorcés était le préféré.

Est-ce que je lui en veux pour tout ça ? Ou pour avoir demandé à son petit-fils de six ans s’il préférait sa maman ou la nouvelle copine de papa ? Non, je pense que je lui en veux de m’avoir envoyé une carte pour mon anniversaire il y a six mois « je pense à toi ». Par ce geste très simple elle transfère la décision. Après avoir lu cette carte, si je reste silencieux c’est de ma faute si la famille est morcelée. Et elle pourra partir en paix, se disant qu’elle a fait un geste. J’ai de nouveau dix ans, et je ne veux pas voir mamie car elle va me parler de papa et me dire que je ne passe pas assez. Au moins aujourd’hui, elle ne se plaindra pas de mon grand-père. J’ai de nouveau dix ans et je me retrouve face au même portail. Rien n’a changé, les vieilles personne ont cela de réconfortant, on a l’impression de faire un bon dans le passé, la nostalgie fait du bien. Rien n’a changé sauf le nom sur la boite-aux-lettres. Ma grand-mère ne s’est pas remariée. Elle n’est pas devenue un numéro de chambre dans un institut médicalisé impersonnel. Elle n’a pas déménagé. Ma grand-mère est tout simplement morte. L’inhumation se déroulait trois mois plus tôt. Personne ne m’a prévenu. Ça, on ne peut pas leur en vouloir. Et un nom de plus gravé sur le caveau. Elle a gagné, elle est parti en faisant le dernier geste, c’est moi le con, comme mon père. J’ai eu ce que je voulais après tout. Je m’en veux presque d’être là dans ce cimetière qui filerait le cafard à Will Smith. Je suis tout de même consolé : il reste une place pour le prénom de mon père.

The inconvenient truth

Elle était nerveuse. Les mains de Camille bougeaient sur la table comme deux araignées bien plus peureuses que moi. J’ai toujours eu peur des araignées. J’ai peur des mains de Camille. J’ai tellement envie qu’elles prennent la mienne que j’appréhende ce moment. Et s’il n’arrivait jamais ? Le simple fait d’y avoir pensé et d’être déçu m’angoisse. Je m’en veux déjà. Du coup, je range mes mygales.

On m’a souvent dit que si je décrivais la femme de ma vie comme intelligente, drôle, cultivée, mais pas pédante, sa culture puiserait ses racines dans la littérature mais aussi les dessins animées, la musique pop française des années quatre-vingt (je n’ai jamais su résister à une fille qui me chante par cœur les daltons de Joe Dassin), elle ne fait pas de faute d’orthographe dans ses textos salaces, elle revêt une épaisse crinière brune, elle est petite, a de grands yeux, de vrais sourcils (pas ces traits fin que se dessinent au crayon les filles de mauvais goût), un nez pointu, pas en trompette, pointu, des petits seins, petits mais ronds, des fesses rebondies mais pas grosses, et surtout des tâches de rousseurs. Bref, il parait que, si je décris aussi précisément la fille de mes rêves c’est pour qu’elle soit aussi idéale qu’improbable. Pour me protéger du bonheur d’être en couple en quelques sortes. Je ne vais pas me mettre avec une fille qui ne me plait pas « mais elle n’existe pas la fille qui te plait ». J’ai toujours une excuse pour rester seul. Parfois c’est mon fils qui porte le chapeau, je ne vais pas lui présenter n’importe qui. Je n’ai pas autant d’égards avec ma bite. Aujourd’hui, je peux dire que tout ça est faux. Si j’étais si précis dans les descriptions de mon idéal féminin c’est que j’esquissais les traits de Camille avant même de l’avoir rencontré. Chose pratique : pour son portrait merci de se reporter aux quelques lignes un peu plus hauts. J’ajouterais simplement que ses lèvres naturelles d’un bordeaux vif et intense tranchaient avec sa peau porcelaine. Ses yeux soulignés par de longs cils riaient constamment. C’est simple, Camille donne l’impression que si les autres filles se maquillent c’est pour lui ressembler.

Le célibat est une jungle. C’est toujours la même chose, on rencontre, on boit un verre, on fait des efforts pour lisser son caractère, on baise et on arrête de se voir. On arrête soit parce que vous avez été vous-même trop tôt soit parce qu’elle a trouvé mieux. Plus beau, meilleure situation, plus grand, plus drôle ou sans enfants. Par conséquent, sans LA maman. Car il faut bien l’avouer, si les enfants arrivent à se faire accepter parfois, pour leur mère c’est souvent une autre histoire. Cette dernière sera toujours la plus importante à vos yeux, du moins c’est ce que pense la nouvelle venue. Pour gagner du temps et éviter tout cela, je suis devenu une parodie de moi-même :

  • Salut, je suis maniaque, graveleux, irrespectueux, impulsif, salaud, puérile, égocentrique, égoïste et narcissique, on baise ? Je suis propre.
  • Moi je veux un enfant pour faire comme tout le monde et faire plaisir à ma mère qui me croit lesbienne et pour ça je serais capable de faire ma vie avec n’importe qui pourvu qu’il ait deux bras et toutes ses dents de devant. J’arriverai même à me convaincre que je l’aime. Mais je ne crache pas sur une nuit de sexe avec un inconnu. Tu feras partie de ceux qui ne comptent pas quand on me demande combien d’homme j’ai « connu » – par « connu » entendre « pénétration vaginale », la pénétration buccale faisant encore débat. J’étais à huit amants au compteur ce matin et je serai à huit demain. Bien sûr, je ferai semblant de croire que tu es le bon : tu as tes deux bras et tes incisives.

Avec Camille nous n’étions pas loin de ça. Ce soir-là, de l’autre côté de la table, elle avait ce regard que l’on ne trouve que dans des yeux septuagénaire. Camille avait bien trop de sagesse et d’expérience pour son âge. Une vieille personne dans un corps de nymphe. Une vieille personne aux seins bien fermes à en croire son T-shirt. Je l’ai cru, je faisais confiance à ce T-shirt. Pourquoi mentirait-il ? Un tissu si transparent ne laisse passer que la vérité. Elle était bien trop intelligente pour ne pas voir que je n’étais qu’un sal con misogyne et égoïste, j’ai donc joué franc-jeu :

  • Je ne suis pas disponible émotionnellement.
  • Ça tombe bien, moi je suis émotionnellement comblée : j’ai un chat.

Je déteste les chats.

Bon vivant

En revenant chez moi, je portais un regard accusateur sur tout. L’oxygène, mon pot d’échappement, le steak dans mon assiette, la vie quoi. La belle découverte : la vie provoque la mort.

Une heure auparavant, on riait comme des désespérés. On riait fort, comme pour le faire fuir. Comme pour lui dire : tu n’as pas ta place ici, ici on s’amuse, regarde comme on rit, ah ah Ah AH ! On ne riait pas uniquement pour faire fuir le cancer, mais aussi pour y échapper. On riait pour faire croire à notre ami d’enfance que la vie c’est drôle. Il venait de nous annoncer que son séjour à l’hôpital pour une méchante gastro était en fait une septicémie due à un cancer de la moelle osseuse avancée à 41%. Il lui aura fallu vivre trente-cinq ans avant d’envisager la mort. Fab est un bon vivant et par conséquent un mauvais mourant. « Mourant » avec un « R » car on ne meurt qu’une fois (et nourrir avec deux, rares souvenirs de l’école Eugène Varlin, classe de CM1, Mlle Marie). L’idée du cancer fait peur. Dans les films les cancéreux arborent une coupe de cheveux épurée, crâne tondu de près. Mais la réalité c’est : les cheveux et les sourcils qui tombent, c’est différent. Et aucun acteur n’acceptera de se faire épiler les cils. Car là est la réalité. Le cancer c’est une espèce de porte-manteau sur roulettes, mais à la place des fringues pendent quatre ou cinq poches transparentes avec des formules inscrites. J’ai toujours été mauvais en physique, mais apparemment pour survivre il faut du sel (CaCI) et du sucre (CHO). Le cancer c’est quinze kilos en moins et autant d’amis en plus. Des cons qui se rappellent que tu es vivant quand tu l’es un peu moins. C’est du vomi à chaque chimio, des glaires, de la pisse et du sang qui remonte dans la perf’. C’est des bips. Et du silence.

C’est parti, réflexe de lâcheté en marche. Ils continuent de sangloter, tous, et moi j’ai les yeux dans le vague, les oreilles pleines d’acouphènes, immobile sur ma chaise. Je ne fais pas partie de la scène. Dans ce cas on parle de dépersonnalisation, mais j’ai plus peur de la déshumanisation. Une main sur mon épaule, celle de Vincent, me ramène dans la chambre d’hôpital. Une main consolante manifestement. Je n’ose pas l’avouer, mais je n’ai pas besoin d’être consolé. Ai-je développé mon égoïsme à l’extrême ? À tel point que je ne ressens rien ? Je me détache du monde. Je suis mort à l’intérieur. En sortant de la chambre, je pleure, tout le monde pense naturellement que le changement des conditions et perspectives de vies de Fab me touchent. Qu’un ami, que j’ai déjà vu pleurer (climax de l’intimité entre deux hommes) s’est rapproché de la mort à trente-cinq ans ? Que j’ai eu peur de le perdre ? Qu’il a failli ne pas voir sa fille naître ? Ce n’est pas tout à fait ça. Je pleure car mon ami a le cancer et ça ne me touche pas. Je ferai un bon pompier ou un bon assassin. J’ai l’impression d’être une femme qui ne ressent plus rien anesthésiée par des années de mariage et de coïts mécaniques. La vie m’a tellement baisé mécaniquement qu’elle n’a plus d’emprise sur moi. Je me fais du souci pour moi. Fab pisse dans un pistolet et vomi dans un haricot dans une chambre d’hôpital qui put la mort et moi je m’en fais pour moi.

« Tu vois je suis svelte, dit le squelette chauve, désolé je n’ai pas eu le temps de m’épiler. Attends j’ai les couilles qui sortent de ma robe, merde j’ai l’impression d’être mon oncle-tante. »

Là nous riions sincèrement. L’humour ne tue pas le cancer, mais le rend moins impressionnant.

En sortant de l’hôpital le premier réflexe est de prendre une grande bouffée d’air pur pour se sentir vivant, mais tout ce qu’on sent c’est la fumée des cigarettes que des mecs en robe de chambres estampillées hôpital général fument. Mon téléphone, qui a pris une grosse bouffée de 4G, sonne et sonne encore.

Ton fils a des poux, c’est de ta faute.

Putain y en a partout, tu traînes avec des cas soc ??

Si t’es pas foutu de t’en occuper, tu l’auras plus !

Et achète-lui des fringues à sa taille radin.

T’as raison réponds pas. C’est bon c’est moi qui le prends ce weekend, amuse toi bien !

 

En revenant chez moi, je portais un regard accusateur sur tout. L’oxygène, mon pot d’échappement, le steak dans mon assiette, la vie quoi. La belle découverte : la vie provoque la mort.

« T’es pour eux? »

Ce matin au café, petite discussion entre un chef de service et moi qui, pour une fois, n’a pas commencée par « t’as vu hier à la télé ? » :

– Les boukaks, ils ont de plus en plus nombreux c’est ça le problème (…) à la sous-pref’ y avait que des noirs (…) ils sont partout (…) ils foutent la merde etc …

Dans le souci de garder mon intégrité intellectuelle, je n’ai pas tout retranscrit.

– Merde je vais devoir voter maintenant, ai-je préféré le couper, pour équilibrer.

– Oh moi aussi t’inquiète pas. Je suis contre eux, j’ai pas honte de le dire ! Pourquoi t’es pour eux ?

– Je n’ai rien contre en tout cas. Mon fils est à moitié noir.

– Ah bon ?

Mais le pire, ce n’est pas son visage tordu aussi étonné que dégouté quand il a compris que j’ai eu la folie de faire l’amour sans capote et certainement sans gants avec un être qui, aussi féminin soit-il reste noir. Le pire, ce sont les cinq têtes qui opinaient du chef durant sa diatribe. Si chaque paire de mains ne tenaient pas un café elles auraient applaudi.

Il faut noter par le « t’es pour eux ?» que nous sommes dans un grand match, les blanc contre les noirs (ou plutôt contre les autres). Mais où est le ballon ? Et surtout, où est le but ? Quel est le but ?

Petit partage d’un matin comme un autre dans une entreprise de province, que vous verrez sur le fil d’actualité entre «  hier mon loulou a fait des ronds qui ferment, avec sa petite menotte, trop fière mon titounet d’amour !! #VDM #jesuisunegrosseconnassequiafaitquunechosedecorrecteavecsachatteetquiserassureavecleslikesdesescopinesconnasses #touteressemblanceavecmacousinestvoulue » et « trop bonne ma compote faite maison hier #jaipasdegossemoi »

 

Interview

Bonjour, Isaac, combien de temps as-tu pris pour écrire ce roman ?

Avant toute chose, je dois t’expliquer comment tout a commencé. Début 2013, j’ai commencé à griffonner sur Word un ou deux chapitres, comme ça pour rien, peut-être pour économiser une psychanalyse. Puis, en septembre j’ai décidé de mettre ces quelques textes en ligne sur un blog. Je m’étais
contraint à un billet par semaine. Vingt-sept billets et environ neuf mois plus tard (ne vérifie pas le calcul, j’ai dit ENVIRON) j’ai osé penser que ce blog pouvait devenir un roman, il en prenait sérieusement le chemin du moins. Il m’a fallu encore trois mois (environ !) pour pousser le texte global à 43 059 mots. J’ai donc mis un an total pour accoucher du manuscrit que tu as pu recevoir en septembre dernier. En y repensant, sachant qu’il comporte tout ce que j’ai vécu depuis ma naissance, je
dirais plutôt que ça m’a pris trente-deux ans en réalité. Le prochain n’est pas près de sortir.

Une belle gestation, donc ! As-tu des sources d’inspiration particulières pour nourrir ton imagination ?

Oh oui : la vie ! Je n’ai rien de trouvé de plus ironique, drôle et surprenant que la vie.
Regarde autour de toi, tu dois bien avoir une copine qui t’a raconté sa grande histoire d’amour avec un homme marié, mais qui va bientôt divorcer puisqu’il ne l’aime plus. On a tous aimé quelqu’un qui ne nous aime pas et vice versa, des amis qui ont traversé le Cancer, des deuils ou plus sympa : des promotions, des voyages, etc. … Ce sont des synopsis que la vie nous livre. Et parfois quand la vie devient angoissante comme un test de grossesse, je me réfugie dans les séries et films, ces
derniers m’ont plus aidé pour la forme. Les sources d’inspirations sont partout. Les gens ont pris l’habitude de me voir prendre des notes sur mon smartphone au cinéma ou au lit.

Je suis d’accord avec toi, la vie en général est la meilleure source d’inspiration. As-tu un rituel pour être plus efficace ? Comment t’installes-tu dans l’écriture ? Écris-tu en musique ?

J’écris quand ça vient. Je lis un peu partout qu’il faut s’astreindre à une rigueur, écrire une heure par jour par exemple. Moi j’essaie de garder une certaine spontanéité, ça me prend n’importe où, n’importe quand. Ce qui n’est pas dérangeant puisque je suis assez asocial. Je me demande quand même comment j’ai fait pour garder mon boulot.

Quand je peux, je mets In Rainbows de Radiohead ; cet album m’emporte quelque part et m’y laisse quelque temps. Le groupe Archive m’aide aussi à me conditionner. Tous les albums qui créent des ambiances de manière générale. Tout dépend ce que je veux écrire, je peux écouter Les Stones, Bob Dylan, Ben Harper, Vivaldi, State Radio, je m’arrête là…

Parmi toutes ces mélodies que tu écoutes pendant tes séances d’écriture, en as-tu une que tu préfères ?

J’évoque beaucoup de chansons dans le roman. Je n’en ai pas une que j’affectionne particulièrement, ça dépend de l’état d’esprit dans lequel je me trouve. Mais s’il fallait en choisir une pour te faire plaisir je dirais You can’t always get what you want des Stones pour ce qu’elle signifie.

Qu’est-ce qui influence d’abord ton écriture ?

Tu sais, ma culture
est pop. Ce qui influence directement mon écriture est principalement les films et les séries. Le ton des comédies comme How I Met Your Mother, bref, le subversif de Californication ou Shameless, les films de
Rémi Bezançon, Esposito ou Klapisch ou même Fincher et Scorsese. Beaucoup d’auteurs dénigrent l’art populaire, mais j’ai entendu des voix off de film tout public mieux écrites que certain Best Sellers. Si tu regardes bien chaque chapitre du roman est construit comme un épisode d’une série.

.

Oui, c’est comme ça que je l’ai perçu, un peu comme Ted qui narre dans « How I Met Your Mother » ! Ce roman relate le combat d’un père, c’est une chose que tu souhaitais faire transparaître dans ton récit ?

À titre personnel je dus me battre pour pouvoir compter dans la vie de mon enfant. Sans cette mésaventure je n’aurais jamais écrit. S’il existait un message que je voudrais faire passer, c’est celui-ci. En matière de paternité-maternité les hommes sont lésés. Je m’exaspère un peu de voir le combat féministe, il oublie
les domaines dans lesquels les femmes ont le pouvoir. Je troquerais volontiers 27 % de mon salaire contre la garde de mon fils. Malheureusement, je dois bien l’avouer, si on en est là c’est plus souvent de la faute des hommes que des femmes. Combien d’hommes se cachent derrière cette excuse : s’ils n’ont pas plus leurs enfants c’est parce que le JAF donne toujours la garde à la maman, alors à quoi bon. Par ce roman, je leur dis battez-vous ou assumez d’être des mauvais pères. Il est beaucoup
question de paternité dans le roman et des répercussions qu’elle peut avoir, c’est même le thème principal, car s’il n’y avait pas d’enfant toutes les autres questions ne se poseraient pas.

As-tu des auteurs de référence ?

Pas vraiment, mais disons que Beigbeder et Laferrière m’ont prouvé qu’un « je » pouvais
être employé dignement et Bukowski m’a prouvé qu’on pouvait écrire n’importe quoi. J’aime beaucoup Palaniuk et Benacquista surtout pour quelqu’un d’autre pour ce dernier et pas cette merde de Malavita.

D’autres projets d’écriture en cours ?

J’entame mon second roman. Toujours sur le thème des enfants et de l’impact qu’ils peuvent avoir sur la vie des adultes. Mais avec un angle de vu totalement différent. Et puis j’ai depuis, côtoyé un autre drame qui a motivé mon inspiration. La vie m’a livré un autre
synopsis, je me dois d’en faire un livre, à voir maintenant s’il plaira.

J’ai hâte d’en savoir un peu plus sur ce nouveau roman ! Quel genre aimes-tu lire ?

Je vais t’avouer quelque chose, je suis rarement complètement séduit par les livres que je lis. Je cherche surtout des livres bien écrits avec un truc en plus au niveau du style ou du ton.
L’histoire est secondaire. Je n’aime pas la science-fiction, mais à part ça j’aime tout lire.

Quel roman est sur ta table de chevet en ce moment ?

J’en ai deux en fait, j’ai jamais réussi à me contenter d’une histoire à la fois. C’est pareil pour les livres. Je lis Monsieur le commandant de Romain Slocombe et Voyage au bout de la nuit de Céline. Le côté subversif de Céline m’intrigue, je veux me faire mon opinion et j’essaie de rattraper mon retard sur les grands classiques. Internet existait déjà quand je devais faire des fiches de lecture sur Stendal ou Balzac à l’école, je n’ai donc pas eu besoin lire la vie devant soi ou la bête humaine (rires).

En dehors de l’écriture et la lecture, un hobbie, une passion ?

La musique (je joue de la guitare et un peu de piano), le dessin (je dessine) et le sport. Et les dessins animés pour des raisons évidentes et depuis qu’ils mettent du ACDC dans les Disney ça passe mieux.

Un livre réussi,
pour toi, qu’est-ce que c’est ?

Un livre qui me reste en tête, qui m’accompagne toute ma vie, l’herbe bleue par exemple, c’est mon premier, je m’en souviendrai toute ma vie. On s’en souvient toutes de notre premier n’est-ce pas ?

Es-tu attiré par d’autres types de littérature, pour de futurs ouvrages ?

J’adore lire les thrillers psychologiques, mais je serais
incapable d’en faire un pour le moment, c’est très difficile à construire, il ne faut pas se tromper. Il faut vraiment être bon. Sinon j’aimerai écrire des chroniques dans un blog ou un magazine, mais je n’ai pas plus réfléchi à la question.

Quelles phases émotionnelles traverses-tu lors de l’écriture d’un manuscrit ?

Je n’ai jamais su décrire
ce que je ressentais quand j’écris, mais c’est intense, c’est meilleur que le sexe, qui est surfait d’ailleurs. C’est étrange, ça se rapproche de ce qu’on peut ressentir quand on est nostalgique, quand on entend une chanson que nos parents écoutaient quand nous étions enfant, quand on remange la madeleine de notre enfance comme dans le roman de Proust que je n’ai pas lu !

Allez, une petite question piège : plutôt café ou thé
?

Plutôt caleçon

Quel conseil donnerais-tu
aux auteurs débutants ?

On a trop de limites. À mon humble avis, il faut se détacher des autres auteurs. Même les classiques, surtout les classiques. Ce qui m’a aidé là-dessus c’est que je n’ai jamais eu la prétention d’écrire un roman. Il ne répond donc pas au code qu’on peut s’en faire. Si vous essayez d’écrire un roman de tel ou tel style, vous n’y mettrez pas tout. Et à en retirer, vous risquez d’en
retirer l’essentiel, le charme. Dernier point : vivez. Vous n’écrirez jamais rien de bon sur l’amour si vous n’avez jamais aimé, vous n’écrirez jamais rien de bon sur la souffrance si vous n’avez jamais aimé, vous n’écrirez jamais rien de bon sur l’abandon si vous n’avez jamais aimé. Perso je préfère sortir qu’écrire, écrire ne me fera pas sortir, mais sortir me fera écrire.

Un mot pour tes futurs lecteurs ?

Achetez plusieurs exemplaires. Je plaisante, tu n’as pas plus compliqué comme question ? Humm, j’espère que vous passerez un bon moment, et quoi que vous ayez ressenti, n’hésitez pas à m’en faire part surtout.

Le mot de la fin ?

Point

Merci Isaac !